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George A. MICHAEL
Docteur en Neuropsychologie
Maître de Conférences
Université Lyon 2
Dpt. Psychologie Cognitive Expérimentale & Neuropsychologie

E-mail:george.michael@univ-lyon2.fr


Texte Libre

 


Lundi 13 février 2006

1. Introduction

Dans une étude portant sur l’attention visuelle, Michael et al. (2006) ont proposé un modèle cognitif hybride de l’attention. Cognitif car il admet l’existence d’étapes et sous-systèmes indépendants effectuant chacun des computations spécifiques ; hybride car il dérive de la combinaison d’autres modèles qui, eux, portent sur des aspects plus spécifiques des traitements attentionnels.

Le modèle « Master Activation Map » ou MAM, appelé ainsi car il attribue un rôle clef à une carte cognitive intégrative, est basé sur des modèles et données issus de la psychologie cognitive (Watson & Humphreys, 1997 ; Theeuwes, 1992 ; Godjin & Theeuwes, 2002), de l’intelligence artificielle (Itti & Koch, 2001), de la neurophysiologie (Desimone & Duncan, 1995 ; Treue, 2003 ; Reynolds & Desimone, 2003), de l’imagerie (de Fockert et al., 2004) et de la neuropsychologie (Aron, 2003 ; 2004 ; Michael et al., 2001a ; 2001b ; 2006 ; Michael & Buron, 2005). Il est ainsi possible de trouver dans la littérature l’attribution de tel ou tel module du modèle à telle ou telle structure cérébrale. Dans le cadre présent, nous éviterons d’aborder ces aspects et nous nous contenterons aux seules composantes cognitives, leur rôle et fonctionnement.

Enfin, bien que certains sous-systèmes de ce modèle appartiennent, selon la classification plus générale et plus largement admise, à l’attention sélective ou les fonctions exécutives, le MAM va au-delà de ces notions et considère que ces sous-systèmes, peu importe leur appartenance, sont indispensables au fonctionnement attentionnel. Il n’y donc plus mention à l’attention sélective et aux fonctions exécutives, mais à des traitements ascendants, des biais descendants, et des relations inter-cartes.



2. L’architecture de l’attention selon le MAM

i. Le modèle

La structure du modèle est présentée dans la figure 1. Il est admis que les entrées visuelles sont initialement traitées dans deux voies distinctes (Mishkin et al., 1983), une spécialisée dans le traitement des dimensions spatiales et une spécialisée dans l’analyse des dimensions non-spatiales (couleur, forme etc.). La voie participant dans l’analyse des dimensions non-spatiales calcule les différences entre les items du champ visuel pour chacune de leurs dimensions (Theeuwes, 1992). Ces différences seront représentées sous forme d’activité ou de signaux sur une carte de niveau supérieure, la carte de saillance. Cette carte contient ainsi des indications sur les items qui sont visuellement les plus saillants du champ visuel (Theeuwes, 1992 ; Itti & Koch, 2001). Ces signaux sont par la suite transmis et intégrés au sein d’une carte cognitive intégrative, la carte MAM (Master Activation Map). Cette carte intègre également des signaux issus d’une carte de pertinence, générés lors de l’établissement des buts et objectifs de l’observateur. La carte MAM est donc une composante d’importance centrale car elle contient des signaux issus du traitement ascendant et du traitement descendant (Treue, 2003).


Figure 1. Le modèle MAM (Michael et al., 2006).

La sortie de la carte MAM constitue l’unique entrée vers un processus d’orientation attentionnelle spécialisé dans la programmation et l’exécution des mouvements attentionnels et oculaires dans l’espace (Rizzolatti et al., 1987 ; Godjin & Theeuwes, 2002). Le signal le plus fort de la carte MAM guide l’attention vers son emplacement (Theeuwes, 1992) dont les coordonnées spatiales sont fournies via les interactions entre la carte MAM et la carte spatiale. Guidé par les buts et objectifs de l’observateur, un processus indépendant d’inhibition opère sur le contenu de la carte MAM afin de réduire la propension des signaux non pertinents et issus de la carte de saillance à alimenter le processus d’orientation.


ii. Les cartes cognitives

La notion de carte cognitive n’est pas nouvelle dans la littérature. Elle est reprise dans le modèle MAM. Comme il peut être constaté (fig.1), le modèle est essentiellement constitué de cartes cognitives, dont la carte MAM.
a - les entrées visuelles sont initialement acheminées vers des cartes perceptives hautement spécialisées, une notion empruntée à la théorie cognitive de Treisman & Gelade (1980) et à la théorie du double système visuel de Mishkin et ses collaborateurs (1983). Les propriétés spatiales des stimuli visuels, qu’elles soient catégorielles ou coordonnées (Kosslyn et al., 1989), sont traitées et représentées sur une carte spatiale, alors que les propriétés non-spatiales, telles l’orientation, la couleur, la forme etc., sont traitées et représentées sur un ensemble de cartes d’attributs visuels. Un exemple est présenté dans la figure 2. La position spatiale de chacune des treize lignes sera représentée dans la carte spatiale. Parmi ces lignes, une est plus longue que les autres, une est plus brillante (représentée par un trait plus épais) et une est orientée différemment des autres. La carte spécialisée dans l’analyse de la taille va donc représenter 2 tailles, une correspondant à la ligne la plus longue et une correspondant aux autres lignes ; la carte d’orientation représentera 2 orientations, une correspondant à la ligne horizontale et une correspondant aux lignes verticales ; enfin la carte de la luminance représentera 2 valeurs de luminance, une élevée correspondant à la ligne la plus lumineuse, et une correspondant aux autres lignes. Les interactions entre les cartes d’attributs et la carte spatiale (représentées sous forme d’une flèche pointillée dans la figure 1) permettra d’individualiser les différents items (Treisman & Gelade, 1980), même s’ils partagent des attributs similaires (e.g., la même orientation, la même luminance, la même longueur etc.).


Figure 2. Les différents attributs visuels, comme la taille, la luminance, l’orientation etc. sont traitées et représentées sur des cartes cognitives spécialisées.

Le rôle de la carte spatiale est donc crucial dans la perception d’objets multiples. Ceci est attesté par l’impossibilité de percevoir plus qu’un objets à la fois comme conséquence de la perte des cartes spatiales suite à des lésions bi-pariétales, un déficit connu sous le nom de simultagnosie. Le fait que les cartes d’attributs ne représentent pas TOUS les objets du champ visuel mais les valeurs uniques que peut prendre une dimension perceptive (e.g., couleur, forme) est attesté par une étude menée par Lynn Robertson et Marcia Grabowecky (Robertson, 2004, pp.201-202). Les auteurs ont demandé à un patient simultagnosique, RM, ayant perdu les fonctions spatiales, de donner le nombre et couleur de disques présents sur un écran d’ordinateur. Il pouvait y avoir par exemple 9 disques dont un bleu, un rouge et sept verts. Le patient disait voir un rouge, un bleu et un vert ! Ce pattern de réponses n’a pas changé au fil des essais et RM rapportait toujours les couleurs présentes mais toujours un disque de chaque couleur. Selon Robertson (2004), ceci est le résultat de l’absence de carte spatiale. Trois disques étaient individualisés grâce à leur différence de couleur, ce qui atteste d’une représentation individuelle de chacun sur les cartes de couleurs. Mais l’absence de carte spatiale n’a pas permis d’individualiser les disques ayant la même couleur et qui étaient représentés au sein de la carte de couleur comme une seule valeur, le vert.

b - d’après Theeuwes (1992), pour chaque dimension donnée d’un stimulus (e.g., la couleur), le système visuel calcule les différences de ce stimulus par rapport à ses voisins. Ceci sert à déterminer à quel point les différents items du champ visuel diffèrent entre eux. Le résultat de ce calcul est une activité qui est représentée sur une carte subséquente, la carte de saillance. Il est encore incertain si ces activités concernent chacune des dimensions traitées (couleur, taille, etc.), auquel cas, il existerait plusieurs cartes de saillance correspondant chacune à une dimension perceptive, ou s’il n’y a qu’une seule carte, auquel cas, elle représenterait le signal final résultant de l’addition des activités issues des différentes dimensions. Cette dernière hypothèse semble plus plausible dans le sens où la façon dont la saillance est définie correspond bien au degré auquel un item diffère de ses voisins de façon générale (et donc, toutes dimensions confondues). La carte de saillance occupe une place centrale tant dans le modèle de Theeuwes (1992) que dans le modèle MAM. C’est grâce à cette carte que le système visuel arrive à trouver l’item du champ visuel qui diffère le plus des autres et est donc susceptible de constituer un élément déviant de l’environnement méritant d’être sélectionné en vue d’une analyse plus approfondie. La carte de saillance ne contient cependant pas qu’une seule activité. Bien au contraire, le nombre d’activités qui sont présentes correspond au nombre d’items présents dans le champ visuel à un moment donné. La valeur de ces activités est variable, avec l’objet le plus déviant recevant l’activité la plus forte, puis le deuxième élément le plus déviant reçoit la deuxième plus forte activité, et ainsi de suite. D’après Duncan & Humphreys (1989), un objet visuel est saillant si plusieurs conditions sont réunies : (i) il diffère de ses voisins au moins sur une dimension, et (ii) ses voisins sont relativement homogènes sur cette dimension ; d’autre part, un objet peut être perçu comme saillant grâce à (iii) sa rareté qui contraste avec la fréquence de survenue de ses voisins. Enfin, Theeuwes (1992) ajoute que la seule différence d’un item par rapport à ses voisins sur une dimension n’est pas suffisante. Il propose que (iv) le degré de différence d’un item par rapport à ses voisins sur cette dimension constitue également un critère de génération de saillance. Ainsi, un item vert parmi des objets rouges est saillant car il diffère d’eux sur la dimension couleur, mais il n’est que faiblement saillant s’il est présenté parmi des items de couleur turquoise car il n’en diffère que peu sur cette dimension. Enfin, il est très important de noter que tant le modèle de Theeuwes (1992) que le modèle MAM ne considèrent point la saillance comme quelque chose de physique qui appartient à l’image, mais une propriété perçues, c’est-à-dire, le résultat d’un traitement cognitif.

c - contrairement aux cartes décrites précédemment, la carte de pertinence constitue une réelle nouveauté introduite par le modèle MAM. La plupart d’auteurs en psychologie et en neuroscience cognitives considèrent qu’un objet pertinent est un objet saillant. Il est vrai qu’un objet pertinent pour l’individu à un moment donné ne peut qu’être saillant pour la tâche en cours. Cependant, l’utilisation d’un seul terme pour désigner des traitements différents n’a fait que rendre absurde à la fois la notion de saillance et la notion de pertinence. Ainsi, dans un travail magistral présenté par Robinson et Petersen (1992) sur le rôle du pulvinar thalamique dans la saillance visuelle, il existe une confusion importante de la notion de pertinence et de saillance. D’autre part, Theeuwes (1992) ne mentionne pas vraiment les traitements effectués sur les aspects pertinents d’un item, mais laisse entendre que la façon dont la saillance est attribuée concerne également la pertinence. Le nombre d’études ayant montré l’existence de traitements différents et d’effets distincts d’un objet pertinent et d’un objet saillant nous a mené à proposer l’existence d’une carte de pertinence, fonctionnant de façon similaire à la carte de saillance mais recevant ses entrées principalement de processus volontaires et contrôlés de haut niveau. Cette proposition vise également à éclairer et à différencier explicitement la notion d’objet saillant (qui diffère de ses voisins et qui est représenté comme un candidat pour l’orientation de l’attention) de celle d’un objet pertinent (qui ne diffère pas forcément de ses voisins mais qui est l’objet recherché). D’après le modèle MAM, la carte de pertinence s’active lorsque l’observateur a l’intention de trouver une cible sur la base des connaissances préalables dont il dispose, comme sa position spatiale, ses caractéristiques physiques etc. Une activité émerge alors dans cette carte et concerne les caractéristiques de l’item recherché qui ont été transmis par des systèmes de haut niveau, concernés par les buts et les objectifs. L’activité qui se lève au sein de cette carte est d’autant plus forte que l’individu dispose d’informations précises sur la cible. Ainsi, la connaissance de l’emplacement précis de celle-ci produira une activité très forte, alors que la connaissance probabiliste produira des activités plus faibles. Plusieurs données montrent que le temps est également un facteur important dans la production des signaux de pertinence, et ceci probablement parce que la carte de la pertinence dépend des biais descendant nécessitant du temps pour être efficients.

d - les activités qui émergent au sein des cartes de saillance et de pertinence sont transmise à la carte-clef du modèle, la carte MAM. Cette carte est la plus importante du modèle et c’est à cause de son importance que le modèle porte son nom. Elle a des fonctions intégratives dans le sens où elle va créer une représentation fidèle du contenu du champ visuel. En effet, grâce à ses interactions avec la carte spatiale, la carte MAM contient des informations sur la position de chaque item dans le champ visuel, grâce aux informations transmises par la carte de saillance elle marque les items saillants du champ visuel et, grâce à la carte de pertinence, elle marque les items qui sont pertinents pour la tâche en cours. Le contenu de la carte MAM alimente le processus d’orientation qui dirigera l’attention vers l’activité la plus forte. D’autre part, le processus d’inhibition agira sur cette carte afin de réduire les activités qui ne sont pas intéressantes mais qui y sont néanmoins représentées fortement. La carte MAM constitue ainsi une interface d’interaction entre les composantes les plus importantes du modèle. Enfin, les capacités intégratives de la MAM sont particulièrement évidentes lorsque par exemple l’item le plus saillant du champ visuel est également l’item pertinent. En d’autres termes, les activités transmises à la MAM par la carte de saillance et la carte de pertinence concernent le même objet. L’existence de la MAM est attestée par des données neurophysiologiques (Fecteau et al., 2004) qui montrent que certains neurones qui répondent à des stimuli saillants et à des stimuli pertinents, manifestent une hyper-additivité dans leur activité lorsque le signal saillant est également le signal pertinent. Ceci veut dire que la somme de l’activité due à la saillance et de celle due à la pertinence est plus petite que l’activité effective due à la présence d’un objet qui est à la fois saillant et pertinent. D’autre part, des données comportementales, tant chez l’animal (Fecteau et al., 2004) que chez l’homme (Yantis & Egeth, 1999), montrent que la vitesse de détection d’un item saillant est plus grande lorsque les observateurs savent d’avance que l’objet saillant est également l’objet pertinent, par rapport à des situations où ils ne le savent pas. Ceci atteste d’une additivité des signaux de saillance et de pertinence, menant probablement à une hyper-additivité.


iii. Les processus d’orientation et d’inhibition sont indépendants

En dehors des composantes représentées sous forme de cartes cognititves et qui effectuent des computations spéciales, le modèle MAM contient deux processus complètement indépendants : le processus d’orientation et le processus d’inhibition. Plusieurs modèles antérieurs ont voulu intégrer ces deux processus. Cependant, aucune mention claire et directe n’était faite sur leur indépendance et leurs interactions. Par exemple, Posner et ses collaborateurs (1987) ont décrit un modèle très populaire (fig. 3) permettant de comprendre les étapes (ou opérations élémentaires) de l’orientation attentionnelle. Dans ce modèle existe un module d’inhibition. Posner et al. (1987) suggèrent que l’inhibition est appliquée aux endroits où l’attention n’est pas portée. C’est la raison pour laquelle la localisation (spatiale) d’un item et l’engagement de l’attention à son emplacement sont suivis de l’inhibition des autres endroits. Ce modèle est intéressant en soi, car il mentionne déjà l’existence de ce module d’inhibition, apparemment indépendant des autres opérations élémentaires.


Figure 3. Le modèle de l’orientation attentionnelle (Posner et al., 1987).

C’est justement sur ce point que le modèle de Posner et al. (1987), et le modèle MAM diffèrent, sans pour autant que les deux se contredisent et ne s’opposent. Dans le modèle MAM, l’inhibition est le produit d’un processus spécialisé et indépendant du processus d’orientation. Ce n’est pas le cas dans le modèle de Posner où l’inhibition est un module indépendant mais qui fait partie du processus d’orientation au même titre que les autres opérations élémentaires, l’engagement, le désengagement, et le déplacement de l’attention. Cependant, il semble que l’indépendance de l’inhibition et de l’orientation était déjà envisagée depuis le milieu des années 1980, sans pour autant qu’un modèle la mentionne explicitement. C’est le cas du modèle MAM où cette indépendance est bien visible. En effet, selon Michael et al. (2006), la dissociation des deux processus est indiscutable. Plusieurs caractéristiques sont bien visibles dans la représentation du modèle (fig.1) : (i) d’abord, le processus d’inhibition semble se placer au même niveau de complexité que le processus d’orientation, acquérant ainsi un statut équivalent et échappant à la conception d’opération élémentaire dépendante de l’orientation (Posner et al., 1987) ; (ii) le processus d’inhibition n’est pas en contacte direct avec le processus d’orientation. En effet, leurs interactions se font uniquement grâce à la carte MAM ; (iii) enfin, le processus d’inhibition est dirigé par des traitements descendants, eux-mêmes dépendant largement des ressources attentionnelles disponibles (Watson & Humphreys, 1989), alors que le processus d’orientation fonctionne sur la base des informations-entrées en provenance de la carte MAM.

L’indépendance des deux processus en question ici est attestée par les résultats du patient RJ, porteur d’une lésion tumorale circonscrite de l’opercule frontal droit, à des tests d’attention (Michael et al., 2001b ; 2006). Les travaux menés à l’aide de RJ ont montré qu’il est capable d’orienter son attention de façon délibérée ou involontaire vers des items du champ visuel. Ils ont également montré qu’il arrive à maintenir sans problème l’emplacement futur d’une cible et d’utiliser cette information afin d’améliorer ses performances. Cependant, malgré des conditions optimales permettant la focalisation sur la cible, RJ est dans l’incapacité à résister à l’interférence issue d’un item saillant mais non-pertinent pour la tâche en cours. Ce déficit s’est manifesté également même si RJ savait d’avance avec certitude l’emplacement la cible. Par ailleurs, l’utilisation d’un paradigme de marquage visuel (Watson & Humphreys, 1997) impliquant l’inhibition active d’items non-pertinents et non-saillants présentés d’avance, dans le but d’améliorer la recherche de la cible parmi un groupe d’items apparaissant ultérieurement, a confirmé l’existence d’un déficit d’inhibition. RJ ne pouvait pas ignorer ces items préalables et connus avec certitude comme étant non-pertinents. De façon intéressante, les profiles de recherche visuelle de RJ ne s’écartaient point du profile normal moyen, ce qui suggère encore une fois que le processus d’orientation était intact.

a - le processus d’orientation est responsable de l’allocation de l’attention à différents endroits du champ visuel. Même si la représentation schématique de ce processus (fig.1) est simple et ne lui attribue que les étapes de programmation et d’exécution des mouvements attentionnels et oculaires dans l’espace, elle ne rend pas compte de toute la complexité de celui-ci. En effet, les opérations élémentaires décrites par Posner (1980) comme composant le processus d’orientation, c’est-à-dire, l’engagement, le désengagement et le déplacement, peuvent être considérées comme faisant partie du processus d’orientation décrit dans le MAM. D’autre part, Posner et Cohen (1984) ont décrit une autre opération qui serait active lors de l’orientation attentionnelle, l’inhibition du retour (IoR). Cette opération marque les emplacements déjà explorés afin de biaiser l’attention vers des endroits nouveau, et l’empêcher de revenir sur ses pas. Les effets de cette opération ont été trouvées dans plusieurs types de tâche, allant des paradigmes d’indiçage spatial habituel (Posner & Cohen, 1984) aux tâches de recherche visuelle (Klein, 1988 ; voir Klein, 2000 pour une revue de question). Malgré son nom, cette opération semble être tout sauf de nature inhibitrice. En effet, Klein (1988) utilise le terme d’étiquetage (tagging en anglais) afin de décrire la façon dont l’IoR marque les endroits déjà explorés pour ne plus y revenir. L’IoR semble être plus d’ordre mnésique (Kristjansson, 2000), mais même le terme « mnésique » pourrait être trompeur. Peu importe le nom attribué à cette opération, elle semble dépendre du processus d’orientation et non pas du processus d’inhibition, c’est la raison pour laquelle elle est considérée, selon le modèle MAM, comme faisant partie de ce processus. Plusieurs études ont montré qu’il fallait une recherche visuelle active afin que l’IoR se manifeste (Klein, 1988), que cette IoR est liée à l’oculomotricité (Klein, 2000), et que les lésions des structures sous-corticales, responsables de l’orientation de l’attention et du regard, perturbaient l’IoR (Sapir et al., 1999). Des résultats plutôt indirects suggèrent également que l’IoR est différente de l’inhibition proprement dite, responsable de la résistance à l’interférence. Les performances du patient RJ (Michael et al., 2006) dans des tâches de recherche montrent qu’il cherche les cibles de la même façon que les sujets sains puisque sa pente de recherche (slope en anglais ; c’est le temps nécessaire à l’attention pour se déployer d’un item au suivant) ne dévie point du profile attendu. Or, un déficit de l’IoR se manifesterait à travers une pente de recherche plus importante : RJ aurait tendance à revenir en arrière et à re-explorer des items déjà explorés. Ceci n’était pas le cas, et ceci malgré un déficit de l’inhibition des items non-pertinents. Par ailleurs, Crawford et ses collaborateurs (2005) n’ont pas pu trouver de l’IoR dans des situations où l’inhibition d’un item non-pertinent était nécessaire. Les auteurs rappellent que l’IoR concerne les items déjà explorés, alors que l’inhibition proprement dite concerne les items vers lesquels l’attention ne doit pas être orientée, un point de vue qu’ils partagent avec Christie et Klein (2001). Le processus d’orientation inclurait, donc, en plus de la programmation et l’exécution des déplacements attentionnels et oculomoteurs, les opérations élémentaires décrites par Posner (1980) et l’IoR. Selon le modèle MAM, le processus d’orientation fonctionnerait sur la base des entrées qui lui sont adressées par la carte MAM. Ceci a des implications théoriques majeures car ce processus ne serait ni exogène ni endogène, selon la terminologie et le modèle de Posner (Posner & Petersen, 1990). Il serait plus un processus général qui fonctionnerait sur une base d’un seuil d’activation (Michael & Buron, 2005). Les entrées en provenance de la carte MAM s’accumulerait jusqu’à atteindre un certain seuil au-delà duquel le processus d’orientation s’activerait afin de déplacer l’attention vers l’endroit de l’espace dont sont issus ces signaux. Ceci veut dire que l’origine du signal concerné déterminerait la façon dont l’attention s’orienterait (Godjin & Theeuwes, 2002). Si ce signal provient de la carte de saillance, alors l’orientation se fera de façon involontaire. Si au contraire ce signal provient de la carte de pertinence, l’orientation se fera de façon volontaire. Il existe, à ce jour, plusieurs données suggérant l’implication de différentes structures cérébrales selon que l’attention s’oriente de façon involontaire ou volontaire (Posner & Petersen, 1990 ; Corbetta & Shulman, 2002). Cependant, aucune donnée ne montre si l’implication de ces réseaux reflète l’existence de systèmes indépendants pour l’orientation involontaire et l’orientation volontaire, ou s’ils reflètent simplement la façon dont l’attention s’oriente sur la base des différentes sources d’informations. Dans ce dernier cas, le processus d’orientation serait unique, mais la façon d’opérer (e.g., la sortie du processus) différerait selon les entrées, comme c’est prévu par le modèle MAM. Une deuxième conséquence importante de l’hypothèse que le processus d’orientation fonctionnerait sur la base des entrées qu’il reçoit par la carte MAM est que l’attention peut être à deux endroits en même temps ! Dans une étude portant sur la capture attentionnelle et oculomotrice, Theeuwes et ses collaborateurs (1999) ont pu montrer que lorsqu’un individu se prépare à effectuer un mouvement attentionnel/oculaire volontaire vers une cible prédéterminée, l’apparition soudaine d’un stimulus distracteur provoque une saccade vers son emplacement. Ces saccades sont involontaires et les individus ne sont pas conscients de leur survenue. Les auteurs ont suggéré que l’attention était involontairement orientée vers l’emplacement du distracteur alors qu’un mouvement volontaire était en cours de programmation. En d’autres termes, il y a eu programmation simultanée et parallèle de deux mouvements vers des endroits distincts. À la lumière du modèle MAM une telle programmation est possible. Les connaissances sur les propriétés physiques ou l’emplacement de la cible produiraient une activité au sein de la carte de pertinence, alors que la présence simultanée dans le champ visuel d’un item hautement saillant mais non-pertinent élèverait une forte activité au sein de la carte de saillance. Ces deux activités seraient représentées simultanément au sein de la carte MAM. Ces deux activités pourraient ainsi servir d’entrée au processus d’orientation qui programmerait deux mouvements, un volontaire et un involontaire, en direction des deux items concernés. Ce type de conflit peut être résolu grâce à l’action modulatrice du processus d’inhibition.

b - sur la base des travaux de Watson et Humphreys (1997), le processus d’inhibition du modèle MAM est dirigé par des biais descendants et dépendant de ressources attentionnelles limitées. En effet, Watson et Humphreys (1997) ont montré que la réalisation d’une tâche secondaire requérant l’utilisation de ressources attentionnelles réduisait considérablement la capacité à inhiber le traitement des informations non-pertinentes. Cependant, les auteurs avaient proposé que cette inhibition agissait sur les positions spatiales des informations à inhiber. Le modèle MAM prévoit que cette inhibition est exercée non pas sur la carte spatiale, mais sur la carte MAM. L’existence simultanée de deux activité concurrentes au sein de la carte MAM a été mentionnée plus haut. Cette co-existence provoque des interférences car elle incite le processus d’orientation à déplacer l’attention à deux endroits distincts. Le processus d’inhibition peut résoudre cette interférence à travers la modulation qu’il peut exercer sur la carte MAM. Il peut, en effet, agir de façon à ce que la compétition entre les deux signaux forts soit inégale et biaisée de façon à avantager le signal issu de la carte de pertinence. Il semble que certaines conditions soient nécessaires au bon fonctionnement de l’inhibition, et en premier lieu le temps nécessaire à sa mise en place. D’autres conditions, comme la connaissance préalable des caractéristiques de la cible (qui génèrent une activité au sein de la carte de pertinence) peuvent également aider. Il est encore incertain comment l’inhibition biaise la compétition au sein de la carte MAM. Est-ce par diminution du poids de l’activité non-pertinente ? Est-ce par un ajout d’activité supplémentaire au signal pertinent ? Est-ce par conditionnement de la carte MAM à réduire la réception d’activités issues des cartes autres que la carte de pertinence ? Ou bien par l’ajout d’informations qualitativement différentes à l’activité non-pertinente afin que le processus d’orientation l’utilise moins ou pas du tout ? Les réponses plausibles sont multiples mais pas encore bien déterminées. Curieusement, l’existence d’un processus d’inhibition qui agirait afin de réduire les activités interférentes n’est pas admise par tous les spécialistes de l’attention. En effet, il existe deux modèles très influents qui proposent que l’interférence issue d’items non pertinents est réduite par d’autres moyens. Theeuwes (1992 ; 1995) a proposé que les interférences interviennent lors d’une étape préattentive, concernée par l’établissement des valeurs de saillance. Si un item non pertinent diffère des autres ou apparaît brusquement pendant cette étape, il va faire émerger une activité de saillance forte et attirera l’attention, provoquant ainsi des interférences avec le traitement de la cible. Si, en revanche, cet item ne survient que plus tard, lors de l’étape attentive durant laquelle l’attention s’oriente vers l’emplacement du signal le plus saillant, alors aucune interférence n’a lieu. Il a effectivement montré (Theeuwes, 1995) que les items qui apparaissent en même temps, ou immédiatement après une cible (donc lors des étapes de traitement initiales, préattantives), interfèrent avec le traitement de celle-ci. Cependant, lorsque ces mêmes items apparaissent suffisamment longtemps après la cible, ils n’interfèrent point. Il propose alors que, lors de l’étape attentive l’attention fonctionne comme un filtre et opère afin d’empêcher les informations non pertinentes d’entrer en compétition pour la sélection. En d’autres termes, aucun besoin de prévoir l’existence d’un processus d’inhibition afin d’expliquer la réduction des interférences. D’autre part, le modèle de la compétition biaisée (Desimone & Duncan, 1995) assume que la sélection spatiale « ne fait pas qu’amplifier le traitement du stimulus à l’emplacement où se trouve l’attention mais semble résoudre la compétition entre les stimuli » (pp.203). Il est donc clair, à travers ces deux modèles, que l’existence d’un processus d’inhibition n’est pas indispensable à la réduction des interférences et au bon fonctionnement du système attentionnel. Seul le processus d’orientation serait suffisant à cet effet. Les résultats obtenus auprès du patient RJ (Michael et al., 2001b ; 2006) remettent fortement en question ces hypothèses et apportent un argument indéniable en faveur de l’existence d’un processus d’inhibition qui serait dirigé par des biais descendants (Watson & Humphreys, 1997). Comme il a été mentionné plus haut, RJ arrive à orienter correctement son attention à la fois sur la base des signaux de pertinence et de saillance, mais n’arrive point à résister à l’interférence issue d’items non pertinents.


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par gmichael publié dans : La Capture Attentionnelle
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